« L'incertitude géopolitique a un coût à court terme, certes, mais l'inaction écologique en aura un bien supérieur » affirment Valérie Tiacoh et Armelle Perrin-Guinot
« L'incertitude géopolitique a un coût à court terme, certes, mais l'inaction écologique en aura un bien supérieur » affirment Valérie Tiacoh et Armelle Perrin-Guinot
Valérie Tiacoh, Directrice Stratégie et Innovation sociétale chez Orange, et Armelle Perrin-Guinot, Directrice des engagements sociétaux chez Veolia et Vice-présidente Grandes Entreprises du Pacte mondial de l’ONU – Réseau France, reviennent sur les conclusions de la session inaugurale du partenariat entre l’Institut Géopolitique & Business de l’ESSEC et le Pacte mondial. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes et d’incertitudes réglementaires, elles expliquent comment les entreprises peuvent maintenir leurs engagements de durabilité, gérer le backlash idéologique actuel contre la RSE et transformer leurs responsabilités sociétales et environnementales en leviers de compétitivité et de création de valeur. Leur expertise constitue un éclairage essentiel pour les dirigeants confrontés à la complexité d’un monde en mutation.

1- Armelle, depuis la réélection de Donald Trump, le gouvernement des États-Unis a interdit l’usage de certains termes -climat, diversité, etc-. La responsabilité sociétale et environnementale des entreprises est d’autant plus difficile à exercer. Dans ce contexte, comment une entreprise comme Veolia peut-elle continuer à porter ses actions en matière de RSE ?
Armelle Perrin-Guinot : Face à la polarisation politique aux États-Unis et à la censure de certains termes liés au climat ou à l'inclusion, certaines entreprises cèdent au greenhushing. Elles choisissent de taire leurs engagements par crainte de représailles de la part de leurs parties prenantes.
Il peut être nécessaire d'adapter ses éléments de langage, mais il serait stratégiquement dangereux de renoncer aux actions qui font la force d'une organisation. Chez Veolia, nous avons fait le choix du pragmatisme. Nous avions un programme “Women in Leadership” spécifiquement destiné aux femmes, pour les aider à monter en compétences dans le domaine du management. Nous l’avons fait évoluer. Il s’appelle désormais “Worldwide Inspiring Leaders” et a été revisité en intégrant des profils masculins tout en conservant son objectif : accompagner et créer des opportunités d’évolution pour nos talents. La preuve qu'on peut s'adapter au contexte local tout en préservant l'impact.
Néanmoins, il faut souligner que le champ de la RSE agrège de nombreux concepts, sans que l’on sache toujours s'il s'agit de véritables leviers de transformation ou de simples habillages sémantiques. On a parfois l'impression de réinventer la forme au lieu d'aller au fond des choses. C’est pour cela que chez Veolia nous parlons de performance plurielle, dans toutes nos géographies. Depuis 2020, ce cadre traduit notre raison d'être en priorités et actions autour de cinq dimensions indissociables et d’égale importance: sociale, sociétale, environnementale, commerciale, économique et financière. La performance plurielle est intégrée à notre programme stratégique. Ainsi, on inscrit nos engagements RSE au-delà des fluctuations sémantiques ou géopolitiques.
2- Valérie, Donald Trump occupe aujourd’hui une place centrale dans le débat public, au point que beaucoup d’analyses lui attribuent la responsabilité du backlash actuel contre les politiques de durabilité. Mais ce phénomène est-il réellement d’origine essentiellement trumpienne, ou s’inscrit-il dans des dynamiques plus profondes ? Selon vous, quelles en sont les autres racines ?
Valérie Tiacoh: Depuis 2025, le backlash est devenu en effet plus visible, structuré et alimenté voir presque normalisé et marketé mais il s’inscrit dans une dynamique qui a opposé progressivement, depuis plus de 15 ans, les engagements RSE aux enjeux de souveraineté économique, sous fond de fragmentation géopolitique, et de polarisation idéologique résultant d’un protectionnisme accru. La fragilisation du modèle libéral globalisé depuis la crise financière mondiale de 2008 et les crises systémiques comme la pandémie Covid et la guerre en Ukraine s’illustrent par des facteurs aggravants depuis trois ans : inflation énergétique, pression budgétaire, conflits régionaux, prise de conscience de la dépendance excessive aux chaînes de valeurs mondiales. Cette situation économique et sociale éprouve le maintien des engagements de durabilité et les convictions des dirigeants. Si depuis 2007, la structuration et l’institutionnalisation de la durabilité a rendu plus robuste le champ de l’engagement responsable des entreprises; l’importance de l’extra financier dans la performance des entreprises a été reconnue, la finance durable a été promue, a contrario le développement successif normatif et législatif a été perçu comme une réduction du champ d’action volontaire, un amoindrissement de la compétitivité des entreprises en raison d’une augmentation des responsabilités et d’une hausse des coûts de conformité. Ainsi la contestation des normes a entraîné un climat d’incertitude réglementaire et cela sans que Mr Trump n’en soit hélas l’unique fossoyeur.
Pour la RSE, on oscille donc depuis longtemps entre progrès et prise de recul avec des mouvements de backlash qui n’ont pas dit leur nom… On se rappelle de la célèbre phrase “l’environnement ça commence à bien faire” de 2011, on parle aujourd’hui de simplification, on ne cite plus les ODD dans les rapports, dès le 1er mandat de Trump le ver était déjà dans le fruit. A l’aune de la sauvegarde des intérêts économiques et avec la montée du protectionnisme stratégique et des logiques de sécurisation, la capacité de résister aux vents contraires est éprouvée…
3- Armelle, une critique récurrente, notamment portée par certains mouvements politiques conservateurs qui portent ce mouvement de “backlash” contre l’engagement d’entreprise, est que la RSE freinerait la compétitivité des entreprises. Quels leviers les entreprises peuvent-elle mobiliser pour démontrer la valeur créée par leurs engagements RSE ?
Armelle Perrin-Guinot: Cette critique repose sur une vision dépassée ! Nous sommes aujourd'hui dans une phase de maturité de la RSE. Il ne s’agit plus de philanthropie en marge de l'activité, mais bien de démontrer que ces engagements sont le moteur de la performance globale de l’entreprise et exigent une refonte des modèles d’affaires. Loin d'être un frein, la sustainability est un levier de création de valeur à part entière. Mais il faut en faire la preuve.
Par exemple, chez Veolia nous déployons le programme Veolia Cares depuis deux ans, dans lequel nous garantissons à nos collaborateurs un socle de protection sociale mondial (congé parental, santé, accompagnement des aidants, etc.). Cela représente un investissement, mais c’est un levier de compétitivité important pour attirer et fidéliser des talents, particulièrement dans les pays où la réglementation locale est faible.
Autre exemple: on le voit partout dans le monde, la rareté de l'eau multiplie les conflits d'usage. Or, une usine sans eau est une usine à l'arrêt. En proposant à nos clients industriels de réduire leur empreinte hydrique, notamment via la réutilisation des eaux usées, nous ne faisons pas que protéger l’environnement : nous sécurisons directement l’outil de production de l’entreprise face aux risques climatiques et permettons à l’activité économique de se maintenir. En d'autres termes, investir dans le social et l’environnement, c’est une façon de protéger et de pérenniser son activité économique.
4- Valérie, dans un monde marqué par des régulations de plus en plus divergentes entre régions - notamment entre l’Europe, les États-Unis et certaines économies émergentes - comment les entreprises arbitrent-elles entre cohérence globale de leurs engagements et adaptation aux contextes politiques locaux ?
Valérie Tiacoh: La durabilité est devenu un enjeu géopolitique et idéologique à part entière, se positionner et fixer des orientations stratégiques en matière de RSE “acceptables par tous” est un courant sous-jacent inévitable. Il faut éviter une démarche dogmatique.. La nécessité de l’adaptation aux contextes socio-culturels et politico-économiques est la base du droit social à exercer pour des entreprises qui opèrent dans plusieurs géographies. L’arbitrage pour l’entreprise et de respecter le cadre légal, de travailler à la diplomatie de la RSE dans les interactions notamment avec les pouvoirs publics, de pratiquer les dialogues avec les parties prenantes et de s’organiser pour que les remontées d’information du terrain soient prises en compte. La gouvernance a pris une place prédominante pour les directions RSE et le socle plancher est le respect des droits de l’homme et de l’environnement. Les politiques groupe, la loi sur le devoir de vigilance et sa portée extra territoriale doivent être expliquées de manière très pédagogique pour éviter les risques de désalignement et de lassitude.
La force du recours aux coalitions comme Global Compact, La GSMA ou la Global Network Initiative pour notre secteur ne suppriment pas les dilemmes géopolitiques mais elles permettent de gouverner collectivement de manière crédible et défendable car parfois les entreprises font face à des situations de tension que ni la loi ni la RSE ne suffisent à résoudre; demandes étatiques contraires aux droits humains, attentes ESG élevées dans des contextes politiques contraints, … elles sont pour les entreprises un tiers de confiance et de médiation. Les entreprises ne sont plus seules face à un état, une crise, une revendication… le risque est partagé et mutualisé en quelque sorte car l’entreprise peut s’appuyer sur ses engagements / l’adhésion aux principes de la coalition plutôt que sur une position unilatérale.
5- Armelle, à l’échelle de l’Union Européenne, on observe un ralentissement des ambitions pour la transition écologique et une révision en profondeur du corpus du Green Deal, notamment autour de la CSRD ou de la CS3D. Comment les entreprises s’adaptent-elles à cette instabilité juridique ? Dans ce contexte de backlash, et alors que l’incertitude géopolitique a un véritable coût économique, quel niveau de volontarisme peuvent porter les Chief Sustainability Officers ?
Armelle Perrin-Guinot: L’instabilité réglementaire européenne, avec ses allers-retours sur la CSRD ou la CS3D, peut sincèrement déprimer les équipes au quotidien. Pourtant, il faut prendre de la hauteur. L'histoire nous enseigne que les grandes transformations, sociales ou écologiques, ne sont jamais linéaires. Le backlash actuel fait partie intégrante de ce cycle.
Face à ce contexte, comment s'adapter ? D'abord, s'appuyer sur la solidité de son organisation. Pour les entreprises qui ont déjà intégré ces enjeux au cœur de leur modèle d'affaires, faire marche arrière n'a aucun sens stratégique.
Ensuite, le volontarisme du Chief Sustainability Officer est plus crucial que jamais. Au-delà de la conformité, il s’agit d'assurer notre sécurité écologique face aux limites planétaires, en répondant aux enjeux de souveraineté énergétique, par exemple via des sources d'énergie locales encore inexploitées, mais également aux enjeux de santé face aux pollutions, de pouvoir d'achat et de qualité de vie. Sur le terrain, ces attentes dépassent largement les discours de backlash et ne font aucune pause. Elles exigent de repenser toute la chaîne de valeur avec l’ensemble des parties prenantes.
Chez Veolia, notre boussole reste la performance plurielle. L'incertitude géopolitique a un coût à court terme, certes, mais l'inaction écologique en aura un bien supérieur. L'opinion publique le confirme : selon notre Baromètre de la Transformation Écologique 2024, 66 % des habitants de la planète sont convaincus que l'inaction coûtera plus cher à l'humanité que l'action. Une raison de plus de continuer à agir !
6- Valérie, la polarisation croissante de l’espace public et de l’environnement des affaires autour des engagements en matière de durabilité est une tendance de long terme. Comment les entreprises engagées naviguent-elles dans ce contexte ? Doivent-elles adapter leur manière de communiquer sur leurs engagements, tant en interne qu’en externe ?
Valérie Tiacoh: La question posée est celle du temps de réflexion nécessaire pour penser durabilité : comment dépolitiser les décisions sensibles ?, justement en communiquant via les boucliers de légitimité et d’impact que sont les organisations internationales et les partenariats. Comment chausser des lunettes qui corrigent notre degré de défaut visuel mobilisés parfois sur le temps court, en mode rush ? en cultivant l’approche par anticipation est nécessaire pour détecter les signaux faibles, identifier les enjeux du futur… La formation à la RSE mais aussi à la prospective est au coeur des axes de progrès.
Le rapport de durabilité quand à lui, si il est pris comme un exercice stratégique et transformatif permet de déceler ses propres faiblesses et les opportunités à saisir pour s’améliorer; c’est un rendez-vous qui permet de mobiliser l’ensemble des divisions autour d’un objectif commun : allier performance sociale, environnementale et économique et le faire savoir avec des résultats concrets et évaluables !

ABOUT THE ESSEC INSTITUTE FOR GEOPOLITICS & BUSINESS
Created in 2024 by ESSEC, the Institute for Geopolitics & Business examines how geopolitical shocks reshape companies’ economic models.
Operating across ESSEC Business School’s campuses in France, Morocco, and Singapore, it brings a tri-continental perspective to what drives corporate competitiveness in the post-globalization era: vigilance, resilience, independence.
It feeds into ESSEC’s degree programs, executive education, and research to foster a new generation of geopolitics-proof business leaders capable of steering and growing companies amid an increasingly brutalized world.
Rooted in ESSEC’s academic excellence, the Institute draws on 4 flagship centers:
- the IRENE Center for Negotiation & Mediation,
- the Center for Geopolitics, Defense & Leadership,
- the Center for European Law & Economics, and
- the Chair Business & Industry in Africa.