Return to site

Tech, durabilité… et maintenant géopolitique ? Jusqu’où ira la transformation des COMEX ?

Tribune conjointe

· OPED,Geopolitics & Business,Geopolitics and Sustainability

La COP 30 s’ouvre au Brésil dans un climat de grande lucidité : les entreprises opèrent désormais dans un environnement où les dérèglements écologiques, les ruptures technologiques mais aussi les tensions géopolitiques pèsent simultanément sur leurs décisions d’investissement, leurs chaînes de valeur et leur gouvernance. Ces dynamiques sont d’ailleurs liées : les technologies et matières critiques essentielles à la transition énergétique sont instrumentalisées par les jeux de puissance. Autrefois périphériques, elles façonnent désormais la compétitivité. Elles exigent alors une capacité nouvelle, encore absente de la plupart des comités exécutifs : une lecture structurée de la géopolitique.

L’histoire récente offre un enseignement utile. La révolution numérique a rendu indispensable la fonction de Chief Technology Officer, transformant en profondeur les organisations. L’accélération de l’anthropocène a imposé la fonction de Chief Sustainability Officer, devenue centrale dans la définition des trajectoires à long terme et la gestion de la performance extra-financière. Ces évolutions ont été créées par nécessité, non par effet de mode. Nous vivons aujourd’hui un moment comparable à l’heure de la brutalisation du monde.

Car les entreprises font face à une intensification continue des frictions internationales : sanctions, reroutage logistique, restrictions d’exportation, sécurisation des données, sécurités énergétiques ou réglementations extraterritoriales. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon notre Baromètre Géopolitique & Business, 97 % des dirigeants d’entreprises français déclarent avoir déjà subi un choc géopolitique sur leur modèle économique.

Plus intéressant encore, 37 % placent désormais sur le même plan stratégique les enjeux d’intelligence artificielle, de durabilité et de géopolitique. Ce rapprochement témoigne d’une prise de conscience : à l’heure de la polycrise, les grandes transformations systémiques ne se hiérarchisent plus, elles s’entrecroisent — et c’est dans ces interactions que se joue la compétitivité.

C’est précisément pour cette raison que les approches en silos ne suffisent plus. Les conseils d’administration ont besoin d’articuler ces disruptions économiques d’origines différentes mais aux effets convergents.

Pour cela, il convient de faire émerger une fonction qui existe déjà de façon informelle dans certains grands groupes : celle du Chief Geopolitics Officer. Son rôle ne serait pas de prédire l’imprévisible mais de construire trois capacités organisationnelles essentielles : une vigilance accrue face à l’évolution des risques internationaux ; une meilleure résilience face aux chocs, dont la fréquence comme la nature évoluent ; une réduction des dépendances stratégiques qui fragilisent les chaînes de valeur.

Certains jonglent avec les effets de modes et tentent de réécrire l’ESG par le triptyque « Énergie, Sécurité et Géopolitique ». Pourtant, ce n’est pas un nouvel acronyme dont les entreprises ont besoin, c’est d’une compétence stratégique dédiée, capable d’éclairer les décisions à la frontière du politique et de l’économique, en interaction étroite avec les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance — des enjeux qui continuent d’impacter profondément les entreprises, malgré un recul manifeste dans leur prise en compte.

D’ailleurs, n’y-a-t’il pas de puissantes synergies à trouver entre un futur Chief Geopolitical Officer et un Chief Sustainability Officer ? Par exemple, en développant conjointement des travaux de prospective, essentiels pour développer la vigilance de l’entreprise face aux défis de l’adaptation climatique comme aux risques géopolitiques. Ou encore en croisant leurs analyses pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement et identifier les territoires les plus exposés aux tensions politiques ou environnementales.

La création d’un Chief Geopolitics Officer ne relève ni d’un réflexe défensif ni d’un engouement lexical. Elle prolonge une dynamique éprouvée : chaque fois que les transformations systémiques deviennent structurantes, les entreprises inventent les fonctions capables d’en maîtriser les implications. Après la tech et la sustainability, la géopolitique s’impose comme le troisième pilier de cette évolution de la gouvernance.

Nous entrons dans une ère nouvelle où les tensions internationales pèsent tout autant que les impératifs climatiques et les ruptures technologiques sur les décisions économiques. Les entreprises qui intégreront rapidement cette nouvelle compétence disposeront d’un avantage stratégique clair : elles seront plus compétitives dans un monde plus brutal, plus complexe et plus incertain.

Pour toutes les autres, l’avenir rimera avec subir.

Par Prof. Aurélien Colson (Co-directeur académique de l’Institut Géopolitique & Business de l’ESSEC), Thomas Friang (Directeur exécutif de l’Institut Géopolitique & Business de l’ESSEC) et Prof. Anne-Claire Pache (Directrice de la stratégie, des alliances stratégiques et de l’engagement sociétal de l’ESSEC)